En équilibre

Pour évoluer durablement dans sa propre vie, tout être humain met en place des mécanismes psychiques, comportementaux, dans l'objectif de trouver un certain équilibre existentiel. Pour les personnes confrontées à la précarité, cet équilibre peut se rompre, fragilisé par le vécu, les épreuves de la vie, les manques. Alors naît la souffrance, physique, psychique et parfois le traumatisme, dicible, visible, ou non. Comment alors faire face ? Où trouver les ressources pour maintenir un certain équilibre qui permet de ne pas sombrer ?

 

Via plusieurs portraits (photographiques et sonores) de personnes vivant à la rue ou en habitat précaire à Toulouse, j’ai, en collaboration avec certaines associations d’aide aux plus vulnérables, souhaité faire exister une parole, décaler le regard et témoigner de la résilience et des mécanismes mis en place par ces personnes. Ceux-ci, parfois fragiles, parfois salvateurs, souvent sur le fil, sont une réponse à une souffrance qui ne dit pas toujours son nom.

 

Ces rencontres photographiques ont volonté à montrer que dans des contextes globaux de précarité sociale, l'individualité est certaine et la blessure de l'âme propre à chacun. Dans ces quelques images est aussi soufflée l'hypothèse que la résilience est chose fragile, que l'équilibre de l’être dépend autant de l’individu que du collectif.

 

L'idée qu'une société bien portante se mesure à la capacité qu’elle a de prendre soin de chacun de ses membres, y compris des plus fragiles, prend alors tout son sens.

Exilée angolaise, Maïra a dù fuir son mari impliqué dans du trafic de drogues et d’armes. Lors de la grossesse de sa fille, née d’une seconde union, elle apprend qu’elle est séropositive. Sous traitement, sa vie n’a désormais de sens que pour son enfant. Pour préserver son innocence, la petite Maïrinha, 10 ans, est laissée dans l’ignorance des problèmes de santé de sa mère, le temps que l’enfance se passe.

Derniers de fratrie, Abdelkrim et Redouane suivent leur mère dans la fuite de la violence paternelle. Dans cet espace de vie transitoire, les conditions de vie sont rudes. Les puces de lit, l’espace exigu, la précarité, côtoient une fraternité forte et un esprit de famille certain, permettant la traversée de cette étape du mieux possible.

Dans ce squat de la métropole toulousaine vivent près de 200 personnes, exilées pour la plupart. Ici, de la bonne santé psychique individuelle dépend l’harmonie du vivre ensemble global. Comme le jeune rappeur Kelvobiggi, ou les tenanciers du café improvisé Condé et Youssouf, chacun tente de trouver sa place, être acteur de son temps, être soi et quelqu’un dans un lieu qui n’est rien pour personne.

Se recentrer sur soi, à la recherche de l’insouciance adolescente, telle est la quête de Morgane, métalleuse de son état, dans l’hôtel social où elle vit depuis son passage à la rue trois ans auparavant.

Précaire parmi les précaires, Coco est un accro au shoot, un adepte de la piquomania. Il chérit autant le produit que la seringue. Cela n’est pas un choix, enfin pas vraiment, c’est ça l’addiction. De son histoire, de son rapport avec la drogue il est plutôt lucide. De sa consommation qu’il sait néfaste, favorisant ses stigmates et ses problèmes, il sait aussi qu’elle seule désormais lui permet de se maintenir dans un état normal de vie. Elle lui apporte non pas des moments de bonheur, mais quelques uns de bien-être. Se disant condamné à partir avec la seringue, Coco ne regrette rien, mais aurait aimé faire autrement.

Personnage complexe, énigmatique, difficile de savoir qui est vraiment Victorine. Oscillant entre un imaginaire protecteur et un réel difficile, son discours n’ en reste pas moins bienveillant et tourné vers les autres. Installée chaque jour au kiosque de la place Jeanne d’arc, où elle fait la manche, Victorine est là pour emmerder les puissants, montrer la pauvreté et confronter le regard de celles et ceux qui ne veulent pas voir. Son projet ultime, la rédaction d’un livre, d’un manuscrit, d’un récit qui parlerait de tous les défavorisés qu’elle rencontre dans la rue. Un livre destiné à ceux qui ont tout, pour qu’ils puissent connaître ceux qui n’ont rien.

Ancien cascadeur moto, héroïnomane passé par la case prison, Manu a une histoire de rue chargé, mêlé de moments tragiques et d’instants légers et heureux. En 2017, il est agressé sur un pont toulousain et fait une chute d’une quinzaine de mètres. Désormais paraplégique, il se reconstruit jour après jour, dans son foyer d’hébergement, avec une association d’accompagnement pour personnes en situation de dépendance, et surtout avec M Georges, son éducateur, qui l’aide à retrouver confiance en lui, à croire en un avenir meilleur.